Quand l’amour devient une menace

Récit d’un parent demandant une interdiction de contact contre son fils

Je n’aurais jamais cru en arriver là. Demander une interdiction de contact contre mon propre fils est une démarche qui me déchire, mais que je considère aujourd’hui comme nécessaire pour ma sécurité et mon équilibre mental. Ce texte est à la fois un témoignage, une mise en contexte et une tentative de faire comprendre à ceux qui jugent sans savoir que parfois, même les liens du sang peuvent devenir toxiques.

 

Le début d’un glissement

Mon fils, Mathieu, a aujourd’hui 32 ans. Enfant, il était sensible, intelligent, mais aussi impulsif. Les premières années de sa vie ont été marquées par des épisodes de colère incontrôlée, souvent dirigée contre lui-même. À l’adolescence, les choses se sont aggravées : consommation de drogues, décrochage scolaire, fréquentations douteuses. Malgré tout, je n’ai jamais cessé de l’aimer ni de tenter de l’aider.

 

Mais l’amour ne suffit pas toujours. Au fil des années, Mathieu est devenu de plus en plus instable. Il a développé une méfiance extrême envers les institutions, les médecins, les travailleurs sociaux. Il refusait toute aide, tout traitement, toute discussion. Et moi, je devenais peu à peu la cible de ses frustrations.

 

Le harcèlement insidieux

Ce n’est pas un seul événement qui m’a poussée à demander une interdiction de contact, mais une accumulation de comportements inquiétants, menaçants, et destructeurs. Depuis environ deux ans, Mathieu me harcèle de façon constante. Il m’appelle des dizaines de fois par jour, souvent en pleine nuit. Il laisse des messages vocaux incohérents, parfois violents, parfois suppliants. Il m’envoie des courriels remplis d’accusations délirantes, me traitant de menteuse, de manipulatrice, de criminelle.

 

Il vient régulièrement devant chez moi, parfois plusieurs fois par semaine. Il reste stationné dans sa voiture pendant des heures, me surveille, prend des photos, filme mes allées et venues. Il a même tenté d’entrer par effraction une nuit, croyant que je cachais des documents « compromettants » à son sujet.

 

Chaque fois que je tente de mettre des limites, il les franchit. Il ne respecte aucune consigne, aucun avertissement. Il me suit dans mes déplacements, m’attend à la sortie de mon travail, m’interpelle dans la rue. Il a menacé de « tout faire exploser » si je ne lui donnais pas ce qu’il voulait — sans jamais préciser ce qu’il voulait exactement.

 

L’impact sur ma santé mentale et physique

Je vis dans un état de vigilance constante. Je sursaute au moindre bruit. Je vérifie plusieurs fois que les portes sont verrouillées. Je dors mal, je mange peu, je suis épuisée. J’ai développé de l’hypertension, des troubles anxieux. Heureusement, on m’a référée au Pont du Suroît où je suis accompagnée par une intervenante depuis plusieurs mois.

 

Je ressens une culpabilité immense. C’est mon fils. Je l’ai porté, élevé, aimé. Mais aujourd’hui, il est devenu une menace pour moi. Et je dois me protéger.

 

Les démarches entreprises

J’ai commencé par contacter le Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC). Leur soutien a été précieux. Ils m’ont aidée à comprendre mes droits, à documenter les incidents, à rédiger des déclarations. Grâce à eux, j’ai pu porter plainte à la police pour harcèlement.

 

La police a pris ma plainte au sérieux. Un agent m’a expliqué que Mathieu pourrait être arrêté s’il continuait à me harceler. Mais comme il n’y avait pas encore eu de violence physique, les démarches étaient limitées. On m’a parlé du mandat de paix, prévu à l’article 810 du Code criminel. J’ai donc entamé cette procédure.

 

Au Palais de justice, j’ai rempli une déclaration sous serment. J’y ai décrit les faits, les menaces, les comportements inquiétants. Le juge a accepté de convoquer Mathieu. Lors de l’audience, il a nié tout en bloc, m’accusant de vouloir le faire interner. Mais le juge a imposé des conditions restrictives : ne pas m’approcher, ne pas me contacter, ne pas venir à mon domicile.

 

Malheureusement, Mathieu n’a pas respecté ces conditions. Il a continué à m’appeler, à venir chez moi, à me surveiller. J’ai dû retourner au poste de police, déposer de nouvelles plaintes. Le stress est devenu insupportable.

 

Pourquoi une interdiction de contact est nécessaire

Je ne veux pas que mon fils soit puni. Je veux qu’il soit aidé. Mais je ne peux plus être son bouclier, son exutoire, sa cible. Une interdiction de contact est aujourd’hui la seule solution pour me protéger efficacement.

 

Cette mesure ne vise pas à couper les ponts définitivement, mais à créer une distance nécessaire pour que chacun puisse se reconstruire. Mathieu a besoin d’aide, mais cette aide ne peut plus venir de moi. Je suis trop impliquée, trop blessée, trop vulnérable.

 

Une interdiction de contact permettrait :

        • De mettre fin au harcèlement quotidien.
        • De me redonner un espace de vie sécuritaire.
        • De forcer Mathieu à respecter des limites claires.
        • De permettre aux intervenants de travailler avec lui sans que je sois constamment impliquée.

Réflexions sur le lien familial

Il existe une croyance tenace selon laquelle les parents doivent tout accepter de leurs enfants. Que l’amour parental est inconditionnel, indestructible, inaltérable. Mais cette croyance est dangereuse. Elle pousse des parents à s’oublier, à se sacrifier, à tolérer l’intolérable.

 

Aimer son enfant ne signifie pas accepter la violence. Protéger son enfant ne signifie pas se mettre en danger. Il est possible d’aimer tout en mettant des limites. Il est possible de protéger tout en se protégeant soi-même.

 

Demander une interdiction de contact contre son fils est un acte de courage, pas de trahison. C’est reconnaître que la relation est devenue malsaine, et qu’il faut intervenir avant qu’il ne soit trop tard.

 

Conclusion

Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Peut-être que Mathieu acceptera un jour de se faire aider. Peut-être que nous pourrons reconstruire une relation, sur des bases plus saines. Mais pour l’instant, je dois penser à ma sécurité, à ma santé, à ma dignité.

 

Ce texte est un cri du cœur, mais aussi un appel à la compréhension. Les situations de harcèlement familial sont complexes, douloureuses, et souvent invisibles. Il est temps de les reconnaître, de les nommer, et d’agir.